Brouillard

Je traverse mes journées dans un brouillard mental. Au fond de moi, l’envie d’arrêter complètement est réelle. Elle crie. Chaque jour un peu plus fort. Entrainant des larmes à l’entrée dans mon bureau. Bien sûr j’ai mal partout, surtout au dos. Bien sûr, mon sommeil est à nouveau interrompu, et me rouler en boule en fermant fort les yeux ne le fait pas revenir.

Je sais que les choses doivent changer. Au 31 décembre, la coupure aura lieu. Cette décision n’était pas la mienne mais il faut bien avouer que c’est cette date qui a clignoté dans ma tête à la fin de notre dernière réunion. Une réunion à tenter de faire semblant que les choses pouvaient continuer ensemble mais qui n’a, une fois de plus, que mis en lumière ce qui ne va pas. Pas ma décision, mais un peu quand même, une intuition.

Le brouillard est plein de questions. Aurais-je dû voir avant, ou plutôt ai-je occulté ce que je n’ai pas voulu voir car de toute façon je devais fuir ailleurs à l’époque. Oui, probablement. Et puis ça aura marché un temps. Ce fut même agréable. Quelques années.

Arrêter, ou continuer. La balance pèse beaucoup en faveur d’un arrêt. Comme il est ironique de conseiller l’arrêt à des patients qui racontent leurs pleurs au travail, tout en leur tendant la boite de mouchoirs qui a servi le matin même à éponger mes propres pleurs. Et je suis encore là. Debout. A répondre aux questions sans fin des assistantes, à tenter de jongler avec un agenda qui n’est pas extensible, à courir à la crèche le soir en tentant de ne pas être la dernière maman, à supporter une ambiance morose, à écouter les reproches de certains, à faire semblant vis-à-vis des assistantes que tout va bien, à remplir des tas de paperasses d’une inutilité remarquable pour les assurances, des dossiers d’invalidité qui seront refusés même s’ils sont totalement justifiés…

S’arrêter, pour faire quoi. Je ne sais faire que de la médecine. Je n’ai jamais envisagé autre chose.

Je vais chercher la première patiente. Elle s’appelle Marlène. Elle a 22 ans. Ce n’est pas vraiment une lumière comme on dit mais elle est très gentille. Je ne la vois pas souvent. Elle s’assoit et elle sort de son sac un petit paquet de chocolat et une bougie. Elle me regarde droit dans les yeux et elle me dit « c’est pour dire merci parce que vous êtes super, vous m’écoutez, et vous ne me jugez pas, vous n’êtes pas comme les autres ».

Ils sont plusieurs à m’avoir fait un début de consultation du genre ces temps.

Comment savent-ils…


7 réflexions sur “Brouillard

  1. Quel bonheur de lire vos publications…quand je vois le mail s’afficher je m’empresse de l’ouvrir^^
    J’aime beaucoup votre écriture, passionnante, vivante, votre sensibilité me touche beaucoup.
    A quand votre livre? Peut-être une idée de reconversion, qui sait..
    J’espère que vous continuerez à écrire, vous avez un vrai talent +++
    Très belle journée à vous.
    Anne

    J’aime

  2. Merci ,
    Merci de nous faire partager vos maux , on peut parfois y retrouver les siens
    Merci de ces mots sensibles et délicats, on aimerait les faire siens
    Merci pour cette humanité
    Vous êtes lue très attentivement
    Un doc de campagne

    J’aime

  3. Ce mouvement t’a permis au moins de dissiper un temps le brouillard, et ce n’est déjà pas si mal… S’il revient, c’est le signe qu’il faut changer quelque chose, de nouveau. La médecine est vaste, les modes et lieux d’exercice également et les reconversions complètes sont possibles aussi… Nous avons bien plus de compétences que ce que nous pensons 🙂
    Courage pour ces prises de décision ! Et n’hésite pas à m’envoyer un mail, tu n’es pas seule avec ces questionnements 🙂
    Aurélie.

    J’aime

  4. Merci pour la beauté de ton écriture malgré la souffrance qu’elle traduit.
    Comment continuer à soigner (bien) en trouvant les moyens de se sentir respecté(e) voire soutenu(e) dans sa mission, c’est une vraie question quand les conditions d’exercice sont maltraitantes pour la personne qui soigne. Je n’ai pas la réponse, si ce n’est peut-être exercer avec d’autres soignants bienveillants et dignes de confiance.
    Un MG

    J’aime

Répondre à Cyril Annuler la réponse.