Brisée

Je n’ai pas senti de craquement. Juste une sensation d’hyper-étirement. Comme si tout l’avant de mon pied avait été désolidarisé de l’arrière. L’impression d’avoir reçu un coup sur la tête. Le vide. Et puis des voix « ça va, madame, ça va ? ».

Non, ça n’allait pas. Cinq fractures. Comment cela aurait-il pu aller ?

Le chirurgien aux yeux bleu gris a expliqué que ce n’est pas le nombre de fractures le problème mais la localisation. Il a parlé d’arthrodèse, d’immobilisation pendant 12 semaines, de décharge totale, de douleurs possibles pendant 6 à 12 mois, de pseudarthrose tardive et d’arthrodèse ultérieure. La violence des mots dans des yeux si beaux. Finalement le nouveau scanner permet d’éviter la chirurgie. Pour l’instant. Mais le repos est obligatoire. Je n’ai pas posé les questions pour l’avenir. Nous allons nous revoir de toute façon. Nous avons beaucoup parlé. Des accidents et des circonstances dans lesquelles ils surviennent. Des gens qui viennent voir l’orthopédiste plutôt que le psy pour continuer de tenter de cacher la poussière sous le tapis. Je ne lui ai pas dit que c’est malgré le psy que j’ai quand même atterri dans son bureau. De cette sensation de vide et d’épuisement total, « comme le rhume du début des vacances » il a dit. Ouais, comme ça, mais en mille fois pire.

Je dors. Beaucoup. On ne peut pas dire que ce soit les médicaments. J’ai pris assez peu de tramadol. Peut-être la douleur alors. La psy m’a demandé si je prenais les antalgiques. Et donc pourquoi je ne les prenais pas. Je dirais que je n’ai pas vraiment mal. J’ai connu tellement pire. Et ça oblige à ne pas forcer. La douleur est une protection et une alarme.

Je suis moralement épuisée. Vidée. J’ai hâte que cette page professionnelle soit derrière moi. La déception est immense. La tristesse aussi. Le soulagement quand même.

La psy m’a ordonné de ne pas chercher de travail, de juste me reposer. Elle a raison, je le sais. C’est le bon moment pour enfin réfléchir à ce que je veux vraiment. Et aussi à comment conjuguer un travail avec l’entrée à l’école de Jean-Kévin, les horaires de l’école et les innombrables semaines de vacances par an sans périscolaire. Sauf que mon inutilité actuelle me ronge. Que le bouche à oreilles fonctionnant, j’ai reçu beaucoup de soutien et déjà plusieurs propositions de travail. Même là où j’ai consulté pour mon pied.

La prise de conscience se fait. Doucement. Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai fait médecine. Je me demande si c’est vraiment ce que je voulais. Je me souviens de cette fracture du coude lors de ma deuxième P1, déjà. Et puis de la souffrance pendant toutes ces années d’étude. Puis de l’hyper-investissement et de l’oubli de soi. Je me suis installée deux fois. Deux fois selon des modalités qui n’étaient pas les miennes. J’ai toujours tout sacrifié dans ma vie pour ce métier. A plus de 40 ans, il est temps de réfléchir. Pour une fois, ne pas choisir pour les autres, pour Associée, pour les patients. Choisir juste pour moi. Réfléchir.

Mais pour le moment, dormir. Consolider les fractures. Apaiser la douleur. Le corps bien sûr mais la tête aussi.

Dormir.


8 réflexions sur “Brisée

  1. Vous seriez informaticienne ou commerciale, personne (y compris vous) ne s’étonnerait de vos changements de poste ou de fonction.
    J’ai fait 25 ans de médecine générale libérale, 18 mois en SSR, 12 ans médecin prescripteur en EHPAD et depuis juin, médecin en centre de prévention.
    Il existe bien des modes d’exercice. Et dans chacun, je me suis sentie utile.
    Changez !

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    1. C’est tout à fait vrai. Je crois qu’il y a cette idée qu’on s’installe pour toujours. Et puis surtout comme j’ai attendu d’aller vraiment mal, je ne pars pas pour un projet, je pars pour me remettre sur pieds. Et ça, il faut encore que je l’accepte.
      Merci.

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  2. Oh je suis désolée pour toi. Bien que cela soit sans doute un STOP exigé par ton corps pour que tu puisses enfin te reposer et réfléchir, c’est vraiment dur d’être à ce point immobilisée. Je te souhaite de pouvoir effectivement te reposer, que tu trouves l’endroit où tu seras bien, où tu feras un truc qui te fera du bien. Je t’envoie toute la force que je peux et je t’embrasse.

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      1. Plonger, dormir puis remonter doucement. Raccroche toi aux petits bonheurs (comme ce joli moment entre potes). Vu de loin (et bien entendu je ne suis pas toi donc j’ai de forte chance d’avoir tout faux), je me demande si tu te sens pas coupable de vouloir arrêter. il n’y a pas de raison. tu as fait ton boulot, et sûrement apporté du positif dont tu peux être fière. et puis tu sais réussir medecine n’est pas donné à tous alors déjà tu peux te féliciter de ça. mais voila tu ne peux plus, ne veux plus ou a besoin d’un break avant de repartir.. il n’y a aucun mal à ça. tu as besoin de repos, de souffler tu as le droit donc protège toi. je te t’envoie plein de douceur, te souhaites de vivre des moments de bonheur ponctuel jusqu’à l’apaisement

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      2. Oui tu as raison il y a une très grosse culpabilité dans le fait d’arrêter. Parce que j’ai l’impression de m’être engagée envers les gens, et en plus quand j’en parle à des médecins du coin, on me dit « olala mais comment on va faire, on n’était déjà pas nombreux ». Ben oui ce n’est pas ma faute, ça.
        Et en parallèle, je ne m’occupe pas plus de Boubou pour autant. Pied ou pas, j’ai vraiment besoin de repos mental.
        C’est difficile à accepter.
        Merci pour tes mots.

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  3. Tout est vrai la vie est une chienne qui a de la mémoire et qui nous attrape dès que l’on s’expose. Pour une plus rapide et meilleure consolidation, tu pourrais, malgré la mépris que tu en as, essayer le médicament homéopathique REXORUBIA à la dose recommandée, avec 1 à 2 g de vitamine C car il a permis des consolidations bien au delà des espérances des médecins.

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