Mise en garde : ce post mentionne des violences sexuelles.
C’est presque la fin de journée de formation. Nous discutons tous les trois. Je les aime bien ces deux-là. Nous sommes fatigués. Ils n’ont plus envie de faire ce dernier exercice. Moi j’ai déjà servi de cobaye pour la démo, c’était énergivore, je suis épuisée par l’accumulation de ces journées et j’ai juste envie de rentrer dormir.
Dans la conversation à un moment, je dis oui j’apprécie d’avoir des potes gays, avec eux je ne me sens pas en danger.
Ils me regardent tous les deux, surpris, et l’un dit « mais là avec nous tu te sens pas en danger ? ». Ils sourient. Le sourire est doux et sincère. Mais je ne réponds rien.
C’est plus tard que la réponse me vient. J’aurais envie de dire que je ne me sens pas en danger, pas particulièrement, pas maintenant. Mais pourtant… Mais pourtant au fond de moi, il y a toujours cette méfiance. Parce que même si vous souriez, même si vous semblez gentils, même si… Parce que ceux qui m’ont agressée au cours de ma vie avaient l’air gentils. Parce qu’entre filles nous en parlons peu comme si nous avions honte (et nous avons honte comme si c’étaient nous les coupables). Parce qu’il y a ces histoires entendues en consultation de viols, de violences, physiques, verbales, tellement nombreuses. Parce qu’il y a toutes celles qui ne parlent pas et qui ne parleront peut-être jamais. Parce qu’il y a toutes celles qui préfèrent penser que n’était pas une agression. Parce qu’il y a celles qui ont « oublié » pour survivre. Parce qu’il y a cette petite phrase entendue pendant une soirée entre copines « mais tu ne crois pas que nous avons toutes connu le viol conjugal ? ». Parce qu’il y a la justification de l’alcool. Parce que j’ai déjà entendu « je ne l’ai pas violée, je ne suis pas un salaud quand même » alors que si en fait. Parce qu’il y a les témoignages #MeToo, dans tous les domaines et pas seulement le cinéma. Parce qu’il y a cette étude qui a montré que 30% des hommes violeraient s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis et que 50% des hommes ne respectent pas le non. Parce qu’on entend encore trop souvent « c’est peut-être pas sa faute mais bon elle était habillée comme une pute ». Parce qu’il y a ces épisodes de Les pieds sur terre qui racontent des violences et la légèreté de la justice face à ces violences.
Oui, au fond de moi, il y aura toujours cette peur tapie. Cette peur qui m’a fait acheter une bombe au poivre, que j’oublie tout le temps, et qui la seule fois où j’ai accidentellement appuyé dessus a rendu notre buanderie inaccessible pendant deux jours. Cette peur qui m’a fait installer The Sorority*. Cette peur qui ne me quittera plus jamais et avec laquelle il faut vivre quand on est une femme. Peut-être que cette peur fait partie des raisons qui font que ces derniers temps j’ai envie d’un chien. Bien sûr la peur n’est pas étouffante à chaque seconde de ma vie mais elle est là, au fond, bien installée.
*The Sorority est une application pour les femmes, c’est une lanceuse d’alerte. Je la conseille à toutes.
Depuis que j’ai été violée, et cela fait quarante deux ans, je suis sur le qui vive constamment. Je suis hyper vigilante, et je ne compte pas le nombre de fois où je traverse une rue, pour ne pas croiser un homme, juste parce que c’est un homme. Mais cela m’est devenu tout à fait naturel. Pourtant je continue à vivre et à aimer la vie. C’est sûr qu’elle serait bien plus sereine si je n’avais pas eu ces diverses « rencontres » qui me l’ont un peu pourri 😅
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Je ne crois pas qu’on puisse « oublier ». C’est une souffrance supplémentaire, une fatigue, une adaptation permanente. Ca n’empêche pas d’aimer la vie mais ça la rend différente.
Toutes mes pensées.
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Je suis découragée de lire encore et encore ce genre de témoignages. Dans mon lieu de travail les RH ont entamé un audit sur le harcèlement (moral et sexuel). L’identité d’une bonne partie des responsables est un secret de polichinelle et je parierais que leur position hiérarchique limitera les conséquences à un avertissement, comme d’habitude. Je vous recommande chaudement le visionnage d’une des dernières émissions Temps Présent de la RTS consacré à ce sujet (sur le site RTS ou sur you tube).
Ceci dit je pense que nous avons aussi, en tant que parents, le devoir d’enseigner à nos enfants non seulement le respect de l’autre, mais aussi à supporter la frustration. Beaucoup d’auteurs de féminicide en sont incapables (« elle m’a dit non », je n’ai pas supporté qu’elle veuille me quitter »
elle est à moi »…). Bon, là je m’en vais à la manif du 8 mars… et télécharger the sorority 😦
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Les hommes sont protégés. Notre société est patriarcale.
Bien sûr qu’il faut apprendre à nos enfants le non, le consentement. Mais la colère d’un petit garçon est bien mieux acceptée socialement que celle d’une petite fille. Ca commence là….
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