Prendre à nouveau le train

Attention : ce post mentionne des idées suicidaires

Ca va mieux. J’ai sorti la tête de l’eau. Vivre me fait à nouveau plaisir. Je regarde en souriant le soleil se lever. Passer du temps avec Boubou est un bonheur. Bon, pas toujours hein. Il y a quand même des moments où il donne envie de l’abandonner dans la forêt, avec sa rage. Mais il y a beaucoup plus de jours agréables, de moments de connivence, de complicité que de passages difficiles. Avec Simon aussi. Il a récemment beaucoup changé. Il a toujours participé à la maison certes, mais le mot de participation était juste. Maintenant il s’investit. Alors qu’il bosse, plus que moi. Et je peux compter sur lui. Je ne sais pas ce qui l’a changé mais il a changé.

J’ai pour la première fois de ma vie commencé à prendre soin de moi et à m’écouter. Je suis allée passer des examens que je repoussais consciencieusement. Je suis entrée dans un programme pour le dos, pour cette douleur que je traine depuis tant d’années. Le compte-rendu du bilan fait par l’ergothérapeuthe et le physiothérapeuthe a été une belle claque : les mots « déficit sévère » semblant se répéter en boucle. J’ai encaissé et j’ai réfléchi. A quel moment est-ce que l’effondrement a commencé ? Il y a deux ans quand je me suis cassé le pied ? Ou bien avant ?

J’ai regardé les photos, cherchant à voir sous les sourires des poses et derrière les lunettes de soleil. Je suis remontée dans le temps.

En Normandie, je ne dirais pas que tout allait bien, les idées suicidaires m’ont longtemps, toujours même, accompagnée. L’internat a été une période compliquée sur ce point. Mais quand j’ai commencé à remplacer, j’ai respiré à nouveau. Au bout d’un moment, je remplaçais dans des cabinets dans lesquels j’étais bien. L’équilibre semblait venir. Puis il y a eu la mort de l’enfant. Je suis retournée bosser après quelques mois mais j’ai mis des années à fermer l’immense faille qu’il avait ouverte en moi, ce minuscule petit garçon qui ne grandira jamais.

En Alsace, j’ai été noyée par le travail. Totalement noyée. Je ne tenais qu’avec l’espoir des prochaines vacances. La fracture du poignet m’a fait comprendre qu’il fallait partir.

Quand je suis arrivée ici, j’ai cru que tout s’était aligné. Mais il y avait des indices que j’avais choisi de ne pas voir. Puis s’est installée cette grossesse que j’avais tant désirée. Avec elle est arrivée l’hyperémèse. Mon correcteur ne connait pas ce mot et c’est bien révélateur du problème. Personne n’a pris soin de moi. Pourtant peut-on sincèrement penser qu’une femme va bien quand elle perd plus de 10 kilos en un mois alors qu’elle fait grandir en elle un autre être. Je ne voulais pas m’arrêter. Ca n’était pas concevable. Quelle immense erreur. Je n’avais déjà plus de force en accouchant. Les cinq premiers mois ont été difficiles à ne pas dormir. Mais c’est au sixième, avec la reprise du travail, que ça a commencé à se voir. Sur les photos, les cernes se creusent, de mois en mois. Difficile d’entendre qu’on est responsable du fait que son enfant ne grandit pas. Difficile d’entendre qu’on n’a qu’à le laisser pleurer la nuit pour dormir alors qu’on sent au plus profond de soi que quelque chose ne va pas.

J’ai tenu longtemps mais ce que j’avais choisi de ne pas voir devenait de plus en plus visible. Je pleurais tous les matins avant d’arriver au boulot. Lutter contre les idées suicidaires me prenait une énergie dingue. Personne ne m’écoutait quand j’appelais au secours. Personne. Et mon pied a éclaté. Littéralement.

C’est probablement la meilleure chose qui me soit arrivée. Mon corps n’en pouvait plus d’appeler à l’aide et il m’a immobilisée en transformant mon pied en puzzle. Je n’ai jamais autant dormi. Il a fallu deux ans pour retrouver un sourire sincère. Et en discutant idées suicidaires avec mon frère hier, j’ai pensé que ça faisait quelques temps qu’elles ne m’avaient plus empêché de m’approcher d’un train. Je ne suis pas encore certaine aujourd’hui de pouvoir prendre le train seule mais je l’ai pris avec Boubou et c’est déjà beaucoup.

Je prends conscience que cette perte de poids brutale et l’allaitement presque exclusif de deux ans qui a suivi ont probablement créé en moi des fragilités et des carences . J’essaie d’intégrer que je dois prendre soin de moi.

Quand on me demande quand je vais reprendre le boulot parce que quand même c’est long sans travailler, ça me renvoie à ma culpabilité. J’ai des projets mais ils me font peur et je ne me sens pas prête. Pour le moment, je bricole et ça me fait beaucoup de bien de voir que je peux faire de belles choses et réparer ce qui est cassé, en attendant de m’avoir totalement réparée moi-même. Simon semble avoir compris. Il a même dit que je pouvais ne plus travailler du tout. Il a vraiment changé.

Finalement il n’y a pas eu une seule chose, il y en a eu plein, comme une immense dégringolade de dominos. Aujourd’hui je replace les dominos sur mon petit chemin. Et j’aimerais savoir quand je les aurai suffisamment consolidés pour ne plus avoir peur qu’en effleurer un fasse s’effondrer toute la chaîne. Pour l’instant, ça tient, mais il suffirait d’un petit coup de vent…


Une réflexion sur “Prendre à nouveau le train

  1. Je te lis, je suis tellement désolée et malgré tout de savoir que tu arrives à sortir la tête de l’eau me rassure un peu. La seule chose que je puisse faire est de te dire combien j’aime ta façon d’écrire, et combien je te souhaite de continuer à prendre soin de toi avant tout. Le boulot ce sera pour plus tard, l’important est que tu ailles de mieux en mieux.

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