Warning : ce post contient des violences
Antoine,
Ca fait longtemps que je voulais t’écrire et puis le temps a passé. Six mois quand même… Je n’étais peut-être pas prête. Je n’avais peut-être pas le courage. D’ailleurs même là j’ai froid aux pieds et je me dis qu’il faut que j’aille chercher mes petites bouillottes de pieds. Toutes les excuses sont bonnes hein…
Voilà j’ai mes bouillottes aux pieds. J’ai aussi pris avec moi ce petit bol de graines de courges torréfiées. Je n’ai plus d’excuse. Si ce n’est que j’ai commencé à réparer une des chasses d’eau hier et qu’en allant chercher mes bouillottes, j’ai vu que je n’avais pas terminé. Et puis mes bouillottes me brûlent les pieds là. Et j’ai les doigts qui collent à cause des graines de courges. Enfin bref.
Par où commencer ? Par maintenant ? Par où j’en suis, voilà, je vais commencer par là pour dérouler le fil. Aujourd’hui j’ai un enfant. Il n’y en aura pas d’autre, mon corps n’ayant pas voulu des autres œufs ou les autres n’ayant pas voulu s’installer, qui sait. Finalement c’est très bien comme ça. J’ai une belle relation avec Jean-Kévin. Je ne sais pas comment les choses évolueront mais nous passons de jolis moments. Il est déjà amoureux, à cinq ans, ça brise mon cœur de mère, il grandit trop vite mais il m’en a parlé, c’est cool. Il a suffisamment confiance en moi pour me raconter quand ça ne va pas. Je ne l’ai jamais frappé. J’ai vu la peur dans ses yeux une fois quand il était petit et que je lui ai hurlé dessus car j’étais épuisée, je n’en pouvais plus de ne pas dormir. Je me souviendrai toujours de cette peur, de ce regard. La violence n’a pas sa place dans une famille. Un enfant ne doit pas avoir peur de son parent. Ca a ravivé des choses dans ma tête, des choses que j’avais « oubliées ». Je ne veux plus les oublier : je ne veux plus de violence subie dans ma vie. C’est pour ça que j’ai ce tatouage sur le bras, pour me souvenir que ça s’arrête avec moi. Et que je vais au kickboxing, je ne suis plus une victime, je rends les coups.
Avec Simon, au début, j’ai claqué des portes. Il y a eu d’autres violences entre nous puis nous nous sommes apaisés. Nous avons le même regard sur les violences. Il pense que ça ne sert à rien dans une éducation. Il dit que l’enfant ne fait que cacher et tricher ensuite. Moi je crois que ça abime plus profondément encore et l’épigénétique semble aller dans ce sens. Avec Jean-Kévin, il y a eu des passages difficiles parce que nous ne savions pas comment répondre à ce qu’on nous avait dit être des provocations. Alors nous avons cherché et réfléchi, calmement, ensemble. Le cerveau de l’enfant n’est pas celui d’un adulte. Un enfant cherche l’attention, parfois par tous les moyens possibles, dont la « provocation ». Un enfant a des réactions émotionnelles qui nous paraissent démesurées mais est-ce qu’on n’a pas tous envie de hurler quand on nous empêche de faire quelque chose ? Nous sommes les adultes, c’est à nous de fixer le cadre, calmement, posément et d’expliquer, mille fois s’il le faut. Répondre par la violence ne fait que faire croire à l’enfant que tout se résout par la violence et que c’est toujours le plus fort qui gagne. Je vois aujourd’hui les bienfaits de la non-violence. Mon fils a suffisamment confiance en moi pour me raconter tout. Il a suffisamment confiance en lui pour que quand il va dormir quelque part, je sais que ça va bien se passer et qu’il s’endormira serein, sûr de l’amour que nous lui portons.
Tu as raison, nous n’avons pas à nous sentir coupables. Les violences ont eu lieu, ce n’était pas normal, point. Nous ne sommes pas coupables mais ça nous a tous impactés. Ca nous impacte encore.
J’aurais aimé qu’on puisse en parler avec nos parents. Pas pour chercher des coupables, juste pour que ce ne soit plus nié. Pour dire oui il y a eu de la violence et ça n’aurait pas dû se passer comme ça. Quand j’ai tenté d’en parler à papa, il a dit qu’il ne voulait pas en parler, que c’était comme ça partout et c’est tout. Or ce n’est pas vrai. Oui la violence était plus présente à notre époque et encore plus à la sienne. Mais ça n’était pas comme ça dans toutes les familles. Je lui ai dit qu’il avait le droit de dire que ce qu’il a vécu était dur, que ce n’était pas normal, qu’il ne méritait pas ça. Il s’est fermé.
Tu te souviens de plus de choses que moi. Moi je me souviens essentiellement d’un épisode où j’ai eu peur de mourir. Je me souviens d’être roulée en boule sur le carrelage froid de la salle de bains et de recevoir des coups de pieds. Ce jour-là, j’ai pensé mourir et j’ai ancré en moi l’idée que mon propre parent me détestait suffisamment au point de souhaiter ma mort. Comment vivre saine d’esprit avec ça. Comment devenir soi-même un parent. Ce jour-là une adulte m’a dit qu’elle allait contacter je ne sais qui et je l’ai suppliée de ne pas le faire. Je ne voulais pas être celle qui brise un système. Sauf que ce jour-là, je vous ai trahis, toi et François, je ne vous ai pas protégés, et ça je ne me le pardonnerai jamais. Pourtant je voulais tellement vous protéger. Je prenais mon rôle de grande sœur très à cœur. Mais ce jour-là et tous les suivants, je vous ai trahis.
J’apprécie que nous puissions en parler. Ca aide à avancer. François ne le souhaite pas. Il ne mentionne que la peur du samedi matin. Il a raison, nous avons vécu dans la peur du samedi matin. Tu dis que tu pleures en m’écrivant et moi je pleure en répondant. Je fais aussi trop de fautes de frappe.
Tu n’as pas besoin d’être une meilleure version de toi-même. Tu es déjà quelqu’un de bien. Tu dis que tu lui ressembles mais tu n’es pas lui. Ta violence était réactionnelle. Et il est plus facile de dire que c’était ta faute si ça n’allait pas à la maison que de se souvenir qu’il te traitait de « sous-merde » et moi de « gros tas ». Tu remets en question cette violence. Tu es quelqu’un de bien.
Maintenant, suite à son AVC, c’est lui qui est en situation de faiblesse. Tu dis que tu as pitié de lui. Moi je ne peux pas. Je me souviens de son manque d’empathie envers nous, de l’hyperexigence, de la dureté, du besoin de réussite. Et si j’ai claqué la porte la dernière fois, c’est que je ne peux plus accepter sa violence, les mots qu’il a envers maman et encore moins la haine dans son regard quand il m’a dit que je n’étais qu’une enfant. Je suis bien plus adulte qu’il ne le sera jamais. Et je suis une super maman.
Je t’aime, petit frère. Sois fier de ton parcours et de ce que tu es.
Allez, je t’embrasse, j’ai une chasse d’eau à réparer.
Voila qui m’évoque les récits des victimes du Bataclan, en particulier la culpabilité d’en être sortie.
D’où aussi les fêlures sur l’oeuf de Fluorette. Mais qui a aussi couvé un petit poussin.
Bref, c’est terrible de vous lire.
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On retrouve en effet chez les victimes, quel que soit le traumatisme, une grosse culpabilité. Qu’elle soit d’en être sortie ou de se sentir responsable de ce qu’il s’est passé. C’est un énorme pas d’avancer sur cette culpabilité.
Mon petit poussin pousse bien, c’est déjà beaucoup.
Merci.
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Que de douceur et de prise de conscience dans tes mots…. Jean-Kevin et tes frères ont de la chance de t’avoir, le chemin n’en finit pas de digérer toute la violence reçue dans l’enfance
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