Moisnniversaire

J’avais l’impression d’être vraiment bien dans ma petite bulle avec Jean-Kévin. On se levait quand on se levait. Si on ne dormait pas la nuit, on se rattrapait dans la journée. On tétait tout le temps. On allait se balader, en poussette ou avec le porte-bébé, selon le terrain, selon la forme du jour. On n’allait plus faire les magasins, semi-confinement oblige. Mais on sortait quand même. Il faisait beau, on se trempait dans le spa ensemble. Vraiment on était bien. On n’avait pas l’impression de servir à grand chose ni de faire grand chose mais on était bien.

Et il a fallu retourner au travail, malgré la petite voix au fond qui disait que c’est pas très utile ce job, on le voit bien, avec le Covid, le nombre de consultations a diminué alors à quoi ça servait d’en voir autant avant.

Jean-Kévin est allé à la crèche et on s’est senti déchiré. Il était beaucoup trop petit, on ne pouvait quand même pas le laisser avec tous ces inconnus, et est-ce qu’il allait manger, et forcément on allait lui manquer, et ça n’irait pas, surtout parce qu’il nous manquerait, à nous, à moi.

Je suis retournée au cabinet. Je me suis rassise dans mon fauteuil. J’ai manipulé ma souris. Certaines choses ont changé. On travaille en tenue et plus en blouse. J’ai rangé mes placards pour leur faire de la place. Faut se changer matin et soir, et le midi aussi si on rentre à la maison. On doit porter des masques, et en fin de journée, on n’en peut plus d’étouffer. On se lave encore plus les mains et je dois lutter chaque jour contre l’eczéma des doigts. J’ai des créneaux « tirer le lait » dans mon agenda, je n’y arrive pas à tous les coups, mais je m’en sors pas mal. Il a fallu trouver un équilibre, choisir d’encore tirer le lait avant de rentrer pendant qu’on finit les papiers ou les problèmes en attente du jour, plutôt que de rentrer en courant, avec l’impression d’inachevé et un bébé finalement déjà nourri parce qu’on est quand même arrivé trop tard.

Les patients sont revenus. Certains avaient attendu, longtemps, mon retour. D’autres étaient contents de me revoir mais ont apprécié la remplaçante. Ils ont tous demandé comment j’allais. La plupart d’entre eux voulait savoir si c’était un garçon ou une fille. Certains ont demandé le prénom. Aucun ne m’a reproché mon absence. Quelques-uns se sont excusés de ne pas avoir vu que j’étais enceinte. Comment auraient-ils pu voir, j’ai tenu jusque 7 mois et demi et je pesais alors moins qu’au début de la grossesse.

Ils sont revenus. Et avec eux, leurs histoires. Pour certain(e)s, ces choses qu’ils ne racontent qu’à moi, parce que c’est à moi qu’ils en ont parlé la première fois, alors la porte est ouverte et il y a encore des choses derrière à sortir. Un peu à la fois. Pour d’autres, ces évènements de la vie, les divorces, les souffrances, les peurs, les conflits au travail, qui n’ont pas cessé pendant que ma vie à moi a fait une parenthèse.

Au milieu de tous, Janine m’a raconté des tas d’horreurs, et alors que je me demandais comment cette consultation allait avancer et si j’allais finir par pleurer, elle a dit « voilà merci, pour aujourd’hui, j’ai vidé mon sac, ça m’a fait du bien, il me faudrait mon traitement pour la pression, merci d’être là ». On est passé au traitement pour la pression, je lui ai redonné le numéro de l’association pour femmes battues, que peut-être un jour, à force de repartir avec, elle appellera, je n’ai pas pleuré, en se disant au revoir je lui ai rappelé que ma porte serait toujours ouverte pour vider son sac.

Elle a raison, je suis là, je ne sers pas forcément à grand chose, pas de coup d’éclat, il est rare de sauver une vie mais j’écoute. C’est probablement ce que je sais faire de mieux.

Aujourd’hui, Jean-Kévin a six mois, une dent, et sa bronchite semble s’arranger. Ça fait un mois que j’ai repris le boulot, l’équilibre semble être là. Jean-Kévin a l’air moins petit, il a peut-être un peu plus de cheveux, ses yeux sont toujours aussi bleu. Ça me serre encore le cœur le matin quand je le regarde partir pour la crèche. Mais je sais que je vais aller écouter et que peut-être ça va faire du bien à quelqu’un. Même si ce n’est qu’une personne, ce sera déjà ça. Et le soir, quand je rentrerai, il sourira quand il me verra, je le noierai dans les bisous et il rigolera.

 


4 réflexions sur “Moisnniversaire

  1. Pour ma fille, je disais moiziversaire, mais moinniversaire c’est beaucoup plus joli !!
    Vous voilà partie pour une magnifique aventure. Comme on découvre de nouvelles choses tous les jours , chaque jour est encore plus chouette que le précédent.
    Comme toutes les personnes qui lisent votre blog, je suis ravi pour vous !!!
    Je vous souhaite « tout de bon » ainsi qu’à votre petite famille.

    J'aime

  2. je comprends cette hantise de se séparer de son tout petit, et après lentement, retrouver des repères pour tenir loin de son bébé. Pour avoir suivi depuis longtemps cette bataille, chaque fois que je te lis, j’ai une tendresse absolue pour ce bébé si joli, même de dos 😉 J’adore sa tête toute ronde, parfaite

    J'aime

Répondre à Tijac Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s