Dédé

Il y a longtemps, j’étais externe en réanimation cardiaque. En gros, l’unité où on surveillait les patients opérés du cœur avant de les renvoyer dans le service de cardiologie. Une unité où il y avait peu de patients, et beaucoup de soignants. C’était il n’y a pas si longtemps, tout ça a bien changé depuis, réduction des personnels, économies, enfin bref.

En tant qu’externe, c’était pas vraiment palpitant. Plutôt du travail à la chaîne. Fallait venir avant 7 heures du matin et faire des électrocardiogrammes pendant une heure. A chaque patient. Ceux qui allaient au bloc, ceux qui revenaient du bloc. A chacun, chaque jour.

On devait être deux chaque matin. On n’avait pas trop le temps de s’attarder à discuter avec les patients. On les sortait de leur somnolence, on disait bonjour, fallait faire vite, coller les patchs, imprimer, jeter un œil pour voir si on détectait quelque chose, décoller les patchs, dire au revoir, et passer à la chambre suivante.

Un vendredi, j’ai propulsé le chariot à ecg dans une chambre et je l’ai suivi à l’intérieur, j’étais hyper à la bourre, parce que ce jour-là, un lendemain des soirées du jeudi, j’étais seule, mon co-externe se remettait d’une cuite monumentale. J’ai dit bonjour monsieur, mécaniquement en attrapant déjà les patchs, comme d’habitude. Et l’énorme bonhomme allongé m’a dit « appelez-moi Dédé ». J’ai été un peu décontenancée. J’ai reposé les patchs, et je l’ai regardé. Et j’ai dit « ah, tiens pourquoi ? ». « Ben je m’appelle Daniel Dupont, tout le monde m’appelle Dédé ». J’ai dit ok, va pour Dédé. Et en lui expliquant ce que je faisais, j’ai commencé à coller les patchs, je lui ai demandé pourquoi il était là. Et il m’a expliqué. Il avait un truc au cœur qu’il fallait opérer, c’était pas très urgent, c’était pas une chirurgie compliquée, ça aurait pu attendre mais on lui avait proposé aujourd’hui ou la semaine prochaine, alors il avait dit en rigolant, ben j’ai choisi aujourd’hui, franchement pourquoi attendre ? J’avais grommelé un truc, genre oui c’est vrai pourquoi attendre. Il avait embrayé sur le fait que comme ça il rentrerait plus vite à la maison, qu’il serait plus en forme et moins essoufflé pour voir ses petits enfants. Il souriait. J’avais décollé les patchs, souhaité bonne journée et j’étais allée retrouver mon co-externe, son mal de tête, son teint verdâtre et la visite de service en cardiologie.

Le lendemain, à 7h, j’ai attrapé le chariot et j’ai poussé la porte de la chambre de Dédé. Mais il n’y avait pas de Dédé. Parce que pendant l’intervention, Dédé était mort. Et ses mots me sont revenus : pourquoi attendre, chirurgie facile, pas urgent… Son sourire, son immense sourire confiant…

Encore aujourd’hui, souvent je repense à Dédé.

Son souvenir influe certains choix. Parce qu’attendre un peu, ça peut être une bonne solution. Temporiser. Réfléchir. Laisser le temps.

Attendre et profiter encore. Profiter de quelqu’un, de quelques jours supplémentaires, de partir faire un peut-être dernier voyage. Parce qu’on ne lit pas l’avenir et qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Qu’on ne sait pas si l’autre sera là demain ou si le traitement va marcher. Parce qu’il n’y a pas de traitement sans risque ni de chirurgie de routine. Parce qu’il y a des accidents.

Attendre. Parce que Dédé.

 

 


5 réflexions sur “Dédé

  1. Et plus on avance, plus on se dit qu’attendre, même un peu, c’est peut être profiter encore de quelque chose qui disparait…
    J’aime trouver un message me disant que tu as écrit 🙂

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  2. Comment être triste juste avant de dormir. Pour relativiser, je me dis que Dédé ne s’est pas inquiété, au final ses proches on moins profité de lui, mais il est resté confiant jusqu’au bout, et il a eu la chance d’avoir quelqu’un avec qui échanger un brin de causette à l’hôpital.

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  3. Vous écrivez vraiment très bien. Ailleurs sur l’autre blog, on vous a dit quelque chose du genre « vous écrivez joli sur rien », cela fait directement écho à Flaubert qui voulait faire un « livre sur rien ». C’est un très beau compliment, et rien ne veut ici absolument pas dire insignifiant. Merci de montrer que la médecine et la littérature se rencontrent plus souvent que ce que leur facs respectives pourraient le laisser supposer. Les dénominateurs communs entre elles sont nombreux: humain, langage, systèmes…
    Au plaisir de vous lire encore

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