Coller son pouce contre son index

On croit qu’on est bien. On a retrouvé confiance. On croit que quand la brûlure thoracique arrive, c’est bon, on sait faire ce qu’il faut, on ferme les yeux, on colle son pouce contre son index, on pense à l’orchidée blanche, on se laisse partir, la douleur thoracique s’écoule, laissant la place à de la lumière, on se sort de chaque situation.

Et puis en fait non. En fait, il suffit d’une réflexion sur une situation, une critique d’une prise en charge, une phrase qui semble peut-être anodine à celui qui la dit. On se repasse en boucle les événements. La brûlure est apparue, on a mal et on a beau fermer les yeux, coller ses doigts, visualiser l’orchidée la plus blanche qui soit, la douleur s’écoule un peu, mais elle lutte, elle s’accroche, elle ne veut pas partir. On y repense, en fait on ne cesse d’y penser. On relit ce qu’on a écrit dans le dossier. On se souvient très bien de ce qui a été dit mais pas écrit. On se reproche de n’avoir pas fait ceci, ou de n’avoir pas noté qu’on a dit cela. On se reproche tout et n’importe quoi.

On rentre à la maison. On empoigne la perceuse, on pose quelques chevilles et on fixe des plinthes. On a mal aux genoux à force d’être par terre, on se pique un doigt avec une vis, on s’aperçoit à cette occasion qu’on a une écharde plantée dans l’index, on se demande bien depuis quand. On a toujours mal dans la poitrine. On met son pyjama. On descend couper un oignon, on pleure, Simon passe avec un pot de peinture, il rit « tiens t’as pas mis ton masque et ton tuba pour une fois », ben non, pour un seul oignon quand même pas, on rissole, on ajoute un peu de curry et de cannelle, puis du lait de coco. On trouve que ça sent bon. On met les tomates, les lentilles, on baisse le feu, on couvre. On se dirige vers l’arrière de la maison, on ouvre la porte, on s’assoit sur le banc, on regarde le soleil qui se couche, tout en caressant le chat qui se frotte sur les jambes, de toutes ses forces.

Simon demande pourquoi ça ne va pas. On grommelle. On finit par expliquer. Il dit qu’on a fait au mieux le jour où, que forcément après c’est toujours facile de se dire qu’on aurait pu faire mieux, que personne ne se trompe jamais. On se dit qu’il a raison bien sûr, mais qu’aussi il a tort, qu’il ne peut pas comprendre, que c’est grave, c’est toujours grave de toute façon quand on fait une erreur. On regarde les derniers rayons, on s’y accroche. Simon trouve qu’il fait froid, il rentre.

On colle les doigts… L’orchidée blanche… L’orchidée blanche… Coller ses doigts le plus fort qu’on peut…

Tu parles. On en a gros, c’est tout.

On se demande où est la limite entre s’impliquer et se laisser bouffer, si un jour on arrête de s’en vouloir, si on va revoir ces patients, s’ils vont porter plainte, si on aurait pu faire autrement, oui en fait probablement, alors pourquoi on a fait comme on a fait, si on devrait arrêter la médecine, on est si mauvais, combien de temps on va tenir, pourquoi ça touche autant, est-ce que ça aurait pu être moins remuant si on nous l’avait dit autrement, quand est-ce qu’on arrivera à fermer la porte du travail derrière soi et ne rien ramener à la maison.

On ne sait pas.

Est-ce qu’on aura un jour la réponse ?

Il fait froid en effet. Alors on rentre et on ferme la porte, en essayant de laisser dehors ce qui aurait dû rester au travail.

C’est pas facile.

 


14 réflexions sur “Coller son pouce contre son index

  1. Très beau texte comme d’habitude. Je vous lis aussi sur twitter bien que n’ayant pas de compte. J’espère bientôt vous y retrouver. Vous me manquez.

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  2. Vivre avec nos erreurs.
    J’ai moi-meme quelques pierres dans mon sac, et qui n’en sortiront jamais.
    Plus toutes les erreurs dont je n’ai pas eu connaissance, toutes les paroles malheureuses que j’ai prononcées sans le savoir.
    Les erreurs et les regrets.
    Je me retourne, personne d’autre que moi, il faut bien continuer et poursuivre du mieux que je peux, avec mes paresses, avec les jours où je ne suis pas bonne, parce dans ce métier il faut être un peu acteur, n’est-ce pas.
    Aider les autres, c’est pas facile.
    Je t’envoie un regard, un sourire, une pensée bienveillante.
    Merci pour tes doutes.

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  3. Bonjour,
    J’ai ce sentiment très souvent. Cela me rassure de voir que je ne suis pas la seule.
    Ca bouffe, ça envahit le quotidien.
    Cela rend fou mon mari, médecin lui aussi, mais qui a la capacité de fermer la porte du bureau à clé, et de ne la rouvrir que pour la prochaine consultation.
    Moi je cogite, je revis les consultations, les retourne dans tous les sens. Me demande si j’ai raté un signe important, si j’aurais pu faire autrement. Je rappelle les patients parfois, tard le soir, ou le we… après avoir pris avis auprès de copains spécialistes ou après avoir pensé à qqchose.
    C’est dur… Mais il va falloir apprendre à fermer cette foutue porte ! Parce qu’y penser et analyser ne nous fera pas changer le passé. On ne peut pas faire des scan corps entier à tout le monde tout le temps, ou des bio tous les 2 jours. Nous prenons des décisions en notre âme et conscience et quand nous les prenons, c’est que nous avons probablement une bonne raison.
    Courage !! Nous allons y arriver !
    Une remplaçante

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  4. Cela me parait tout de même compliqué et un peu irresponsable de prétendre vouloir aider les autres en gardant en permanence son propre regard sur son propre nombril…
    Soit dit sans animosité ni envie de polémique. Mais poser-vous la question !

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    1. Je suis toujours surprise par ceux qui précisent « sans animosité ni polémique ». Si cela était vraiment le cas, auriez-vous besoin de le préciser ?
      Je ne pense pas qu’il soit irresponsable de se remettre en question, au contraire.
      Et je ne vous oblige pas à revenir sur ce blog, bien au contraire.

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    2. Quelle est votre suggestion, au juste ? Avez-vous un conseil à donner qui lui permettrait de soigner mieux, de se sentir mieux, de prendre plus de distance, bref, d’améliorer sa situation et celle de ses patients ? N’avez-vous pas l’impression d’accabler encore plus quelqu’un qui l’est déjà beaucoup ? Je ne suis pas pour dire que si on n’a rien de gentil à dire il vaut mieux se taire, mais une critique n’est constructive que si l’on propose une solution de rechange à ce que l’on critique. Vous, on dirait que vous ne critiquez que pour le plaisir. Mais je me trompe peut-être…

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  5. Bonjour,
    Effectivement très beau texte ! Vous avez un vrai don pour l’écriture !
    Si cela peut vous réconforter, nous sommes nombreux à ne pas pouvoir « fermer la porte » .
    Après plus de 30 ans d’exercice libéral, je « morfle »encore régulièrement….que ce soit pour une découverte de cancer chez un enfant, un divorce qui se passe mal avec souffrance évidente des enfants à chaque consultation, etc…
    Rassurez vous, vous êtes un excellent médecin et vos patients et patientes ont bien de la chance de vous avoir !

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  6. Bonjour ! Ne vous laissez pas atteindre par cet affreux Antoine … Nous sommes nombreux à venir vous lire parce que nous aimons ce regard qui nous parle de vous, et nous parle de nous … Continuez à écrire pour nous, votre démarche est le contraire du nombrilisme, et que ceux qui n’y comprennent rien passent leur chemin !

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