Choeung Ek

Mise en garde : âmes sensibles, passez votre chemin.

 

Le temps est superbe. Le ciel est bleu. La température de l’air est tiède. Une légère brise me rafraîchit agréablement la peau. Je marche lentement. Mon regard erre vers le lointain, au-delà des rizières sèches en cette saison. Le petit étang est bien sec lui aussi, quelques herbes sont encore vertes, protégées par l’ombre des arbres. Il y a beaucoup de touristes. Personne ne parle. Chacun marche au ralenti, écoute le guide dans ses oreilles. Guide qui a tant de choses à raconter.

C’est ici que les ennemis de l’Angkar étaient exécutés. Les gardiens amenaient les prisonniers en camion depuis les prisons et les abattaient dès leur arrivée. Les bourreaux avaient ordre de ne pas utiliser de balles et massacraient les victimes à coup de pioches, de marteaux ou de machettes.

Le sourire de notre tuk-tuk de Battambang contrastant avec la douleur dans ses mots me reviennent. Toute sa famille décimée, le seul survivant. Il parlait doucement, pendant que nous regardions les milliers de chauve-souris quittant la grotte, ces chauve-souris vivant dans les Killing Caves, ces chauve-souris vivantes, habitant dans un lieu imprégné par la mort.

Il n’existe pas de consensus sur le nombre total de victimes ; toutefois, les 1,7 million de morts (soit 21 % de la population cambodgienne de l’époque) évalués par le programme d’étude sur le génocide cambodgien de Yale semblent de nos jours le chiffre le plus crédible. Certaines sources évoquent plus de 3 millions de morts.

J’arrive devant un arbre. Il est immense, solide, magnifique. Ses feuilles sont d’un vert parfait. Et la voix continue, sur un fond musical.

Ici, les Khmers rouges avaient placé un haut-parleur qui diffusait des chansons pour couvrir les cris des victimes, car tout devait se passer à l’insu du reste de la population. Un seul principe « Il vaut mieux tuer un innocent que de garder en vie un ennemi ». Au début, les citadins et les intellectuels furent les premiers. Puis les massacres s’étendirent, afin d’asseoir l’autorité.

J’avance un peu.

C’est sur cet arbre que les Khmers rouges tuaient les bébés, en les jetant dessus.

J’ai la nausée. Je n’en peux plus, j’ai du mal à tenir debout. Je m’assois sur un banc. Je sais déjà que les prochaines nuits seront difficiles.

Je regarde le sol et je vois un os en sortir. La voix dans le casque continue. Qu’est ce que je fais ici… Je regarde l’os. J’en vois d’autres. Je n’ai pas la force de m’éloigner.

Les corps, nombreux, ont été mis dans les charniers en vrac. Le nombre de personnes à éliminer ne cessera d’augmenter. A partir de mai 78, une grosse partie de la population de la zone Est, y compris des soldats khmers rouges, y furent aussi envoyés. Pol Pot a multiplié les purges au sein même de son parti. Les fouilles ont permis d’exhumer 8 985 ossements provenant des quelque 17 000 victimes estimées. Beaucoup d’ossements ont été regroupés dans la colonne du souvenir. Bien d’autres sont encore dans la terre et sortent petit à petit, comme les vêtements des victimes.

En effet, une étoffe rouge dépasse du sol au milieu des os. J’ôte le casque de mes oreilles. Je reprends mon souffle. Je me concentre sur les chants d’oiseaux. Mais la musique résonne encore dans ma tête.

Des gens passent, l’un trébuche sur un os.

Simon arrive, il me demande si j’ai vu l’arbre. Bien sûr. Je lui dis de faire attention à ses pieds. Il ne comprend pas. Je lui montre du doigt « le fémur, là ». Il a déjà ôté son casque. Il attrape ma main, me dit viens et m’emmène vers la sortie.

La folie tueuse de l’Homme.

Faire la guerre, torturer, parquer dans des camps, exterminer.

Parce qu’ils sont intellectuels, citadins, parce qu’ils sont juifs, parce qu’ils sont arabes, parce qu’ils sont homosexuels, parce que… Parce qu’ils sont considérés comme responsables des problèmes, boucs-émissaires.

Mais surtout parce que l’Homme est fou.

« Aimez-vous les uns les autres ». C’est ce que j’ai appris. Tu parles. 

 

 

Pour info :
Crimes du régime khmer rouge
Pol pot
Après le génocide
Et aujourd’hui, la Syrie, la Turquie, la Tchétchénie…

 


6 réflexions sur “Choeung Ek

  1. Et oui, l’histoire passée devrait toujours nous guider, nous qui avons la chance d’en etre instruits.
    Dans l’atelier d’écriture que je fréquente, un survivant cambodgien. Troubles mnesiques débutants, souvenirs de jeunesse qui remontent. Bouleversant a entendre.

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  2. Bonjour,
    Dramatique.
    Une question : pourquoi concluez-vous par  » « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. » Tu parles. » ?
    Pol Pot n’était pas chrétien et s’il avait appliqué les enseignements du Christ (à qui est attribué cette parole), il n’aurait pas commis ces atrocités.
    Dans l’attente de votre réponse,
    Bien sincèrement.
    Agathe

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    1. C’est une bonne question. Probablement parce que c’est ce qu’on m’a appris au catéchisme, l’amour de son prochain. Mais que c’est essentiellement l’inverse qui se produit, partout et tout le temps. Et quelle que soit la religion.
      La France nous montre ces dernières années, avec la manif pour tous et les élections en cours, que ceux qui prétendent suivre l’enseignement du christ détestent eux aussi leur prochain.

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      1. Bon c’est vrai que les catholiques ne sont pas tous parfaits (combien il est difficile de suivre l’enseignement du Christ !) mais manifester pacifiquement son opinion (protection pour un enfant de connaître son père et sa mère, défendre la vie et s’opposer à la marchandisation du corps humain) n’est sans commune mesure avec massacrer systématiquement et arbitrairement tout opposant à son régime extrémiste…
        Si vous le souhaitez, je serai ravie de poursuivre cette discussion en mp avec des exemples personnels.
        Bien sincèrement,
        Agathe

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  3. tu écris si bien… j’ai vu ton arbre, j’ai vu le sol… aime ton prochain comme toi même… certains ne s’aiment pas beaucoup.

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  4. La folie des hommes, une maladie collective, transmisible ? Je n’y crois pas. Il n’y a rien de pathologique dans les processus qui conduisent à ces résultats. Ce n’est toujours que du dogmatisme, celui d’hommes qui veulent faire le bonheur des autres malgré eux. Et le dogmatisme quelque soit l’idéologie sous jacente n’est qu’une histoire de pouvoir.
    J’ai beaucoup aimé un roman sur les prémisses de cette période au cambodge : « Jaraî » de Loup Durand.

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