Thomas

La première fois que j’ai vu Thomas, il avait perdu 15 kilos au moins, il était enfermé dans son appartement depuis des jours, des semaines, et je ne sais pas comment il avait trouvé le courage et la force de venir jusqu’au cabinet. Thomas a le même âge que moi, exactement. Il est seul, très seul. Son visage est triste, même quand il sourit. Au printemps il part s’occuper de vaches dans des alpages, pour un salaire plus que dérisoire, qui ne lui permet pas de tenir tout l’hiver, alors il ne mange pas.

Thomas m’a parlé de son enfance, des coups, de son apprentissage, des coups, de ses employeurs qui profitent de son amour des bêtes. Il ne reçoit plus de coups mais il pourrait en donner. Alors il s’isole. Il ne supporte que la compagnie des animaux. Il ne supporte pas qu’on puisse leur faire du mal ou mal s’en occuper. Il m’a raconté sa difficulté à manger chez ses employeurs quand ceux-ci l’invitent, même s’ils sont gentils. Il m’a parlé des articles qu’il a lus sur les modifications cérébrales causées par les violences sur enfants. Il m’a parlé de plein de choses qu’il lit. Je lui ai donné de la nourriture et le numéro des cartons du cœur. On a participé à une réunion avec le social où l’assistant social, le psychologue et moi-même avons apparemment réussi à le convaincre que nous étions de son côté. Il y a, au milieu de ses employeurs, un gars bien, vraiment bien, qui ne lui hurle pas dessus s’il se blesse. Thomas a compris que les soins que je lui propose sont dans son intérêt. Il n’a juste pas l’habitude qu’on prenne soin de lui. Maintenant il mange.

Au fur et à mesure, il a compris qu’au cabinet, il est aussi en sécurité. Il sait que nous sommes là quand il a besoin. Quand il vient, je lui demande toujours s’il a faim et s’il a à manger. Et il rit en me répondant de ne pas m’inquiéter. Je m’inquiète quand même.

Comme l’hirondelle revient chaque année au printemps, Thomas revient chaque automne. S’il ne vient pas assez tôt, quand la désalpes est passée, je l’appelle, pour prendre des nouvelles, et chaque fois il me dit tiens j’allais vous appeler.


2 réflexions sur “Thomas

  1. Beau portrait que celui de Thomas, decrit avec une grande humanité.
    Je suis médecin dans un hôpital de vaches mauves, pas mal de patients viennent de régions un peu périphériques dans lesquelles vivent beaucoup de cas sociaux, de chômeurs, etc. On rencontre parfois des personnes avec des histoires de vie extrêmement dures. Je suis anesthésiste, j’ai peu d’impact, j’essaye parfois de les orienter… j’aimerais qu’ils rencontrent des médecins aussi bienveillants que vous…

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  2. Merci Abigaïl pour les belles histoires que vous nous partagez. L’histoire de Thomas est dure, mais rendue belle, grâce à votre bienveillance et votre écoute. J’espère que Thomas allait bien cette année, qu’il a repris du poids et qu’il mange à sa faim…

    Une confrère

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