Abeille

Aucune FIV n’aura été aussi dure que celle-ci. Et pourtant d’un point de vue purement technique, ce n’est pas vraiment une FIV, c’est seulement un transfert. Il ne s’est agi que de patchs et d’ovules. Un seul rendez-vous d’échographie. Un seul voyage à Barcelone. Des professionnels agréables. Un blastocyste, le dernier, survivant à la décongélation. Aucune douleur à signaler.

C’est le dernier transfert. La dernière chance. Dans l’avion, à l’aller j’ai compilé toutes les statistiques, et les chiffres m’ont noyée. Au retour j’ai tenté de trouver des données sur les blastocystes J7 et des témoignages de réussite pour ces J7 aux mauvais scores (les blastocystes sont classifiés avec un numéro et deux lettres selon leur développement, celui-ci n’était pas un champion mais il faut reconnaitre que Boubou non plus à l’époque). Beaucoup de forums FIV ont été supprimés. Malgré l’angoisse qu’on y ressentait, on y trouvait parfois un peu d’espoir. On pouvait encore se raccrocher à celle qui avait implanté un J7 au score médiocre, avait fait un test urinaire négatif le jour même de sa prise de sang qui, elle, finalement s’était révélée positive.

J’ai passé deux très belles journées à Barcelone. J’ai alterné entre l’agitation de La Rambla et le calme de la terrasse de ma chambre d’hôtel, petit bonheur d’un surclassement. J’ai fait les boutiques, erré au gré des rues, senti l’air marin, profité de la luminosité si douce de la Sagrada, mangé du jamon, de la paëlla, des tapas, profité d’un massage, lu, joué à Zelda. J’ai parlé espagnol et j’ai pensé que je devrais aller aux soirées « parlons espagnol » du café péruvien.

J’ai beaucoup réfléchi aussi sur cette ville en état d’urgence pour sècheresse, cette ville où l’avenir proche semble bien sombre si l’eau continue de ne pas tomber. J’ai médité pour calmer mon éco-anxiété. J’ai lu sur le risque d’une guerre avec la russie, tous ces petits évènements qui nous en rapprochent. Évidemment cela a réactivé mes doutes sur le fait d’avoir un deuxième enfant.

Ils m’ont dit de vivre ma vie comme d’habitude. J’ai tout fait parfaitement quand même pour ne pas m’en vouloir : je n’ai pas bu de café, je n’ai pas bu d’alcool, je ne me suis pas baignée même si c’est discutable, j’ai bricolé sans excès, j’ai bien dormi.

Pendant une semaine, j’ai presque vécu normalement. Je visualisais ce qui m’était venu pendant cette séance de sonothérapie, cette fleur qui accueillait une abeille et la protégeait au moment où tombait la pluie. Cette séance fut un moment un peu hors du temps. Je n’ai pas adhéré au côté magique de la résonance des planètes, mais le ralentissement temporel et le bien-être que j’ai ressenti pendant ce moment d’enveloppement par les sons m’avaient donné confiance. J’ai même dit à la psychiatre que je me sentais sereine.

Le lendemain j’ai commencé à disjoncter. J’ai racheté des tests. J’ai fait des calculs. J’ai regardé les résultats de Boubou à l’époque. Les cauchemars et les palpitations ont commencé. Mon âge m’est revenu en pleine figure. Les mots « vieil utérus » aussi. Quelques jours plus tard, c’est toujours aussi difficile. J’ai fait ces tests, je sais qu’il ne faut pas, mais ceux qui disent qu’il ne faut pas n’ont jamais eu à vivre ces 14 jours d’attente. La date de la prise de sang se rapproche et l’espoir s’éloigne à chaque instant. Boubou et Simon seront loin de moi à la réception des résultats, hasard du calendrier. Ce ne sera pas facile. Même si je sais que c’est raté, la confirmation sera douloureuse. Peut-être que quand elle arrivera, je n’aurai déjà plus de larmes.

Ce matin dans la voiture, Boubou m’a raconté une histoire où après la pluie vient l’arc-en-ciel puis le soleil et j’aime à penser que c’est une façon de me rassurer. Il est en ce moment particulièrement câlin, me fait beaucoup de bisous et me dit qu’il m’aime. J’ai déjà énormément de chance de l’avoir. Il est mon miracle. Et ma raison me dit qu’un seul enfant dans ce monde, c’était déjà trop.

Mais j’avais vu une abeille se poser et la fleur l’avait protégée. J’avais espoir.


4 réflexions sur “Abeille

  1. Espérer ne porte pas malheur, surtout après avoir tout fait pour arriver au but.
    Alors ne vous en privez pas, surtout si ça vous permet d’avancer.
    Pensées bienveillantes.

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  2. Je vous lis depuis des années, sans commenter. D’abord sur Twitter, maintenant bien moins souvent ici. J’ai pleuré « avec vous » lors de précédentes mauvaises nouvelles. J’ai eu peur lors de votre période de silence pendant la grossesse de Boubou. J’ai été tellement heureuse à sa naissance! La vie n’est pas tendre avec vous mais en partageant votre histoire vous la rendez moins dure pour d’autres. Vous m’avez aidée à traverser une fausse couche. Je crois que je voulais juste vous dire que je pense fort à vous et que je vous envoie beaucoup de douceur et de courage. Vous êtes bien plus forte que vous ne semblez le croire.

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