Barcelone

Ça fait plusieurs fois qu’on me contacte pour savoir pourquoi j’ai choisi d’aller en Espagne pour les FIV. Alors comme on m’a clouée à mon canapé et interdit d’aller travailler aujourd’hui, je peux raconter pourquoi. Contrairement à ce qu’on peut lire comme bêtises depuis les débats sur la PMA pour toutes, la PMA n’est jamais « de confort », c’est un parcours et un cheminement de combattant(e)s.

Nous nous sommes rencontrés en 2008. En 2010, j’ai quitté la normandie pour l’alsace et nous nous sommes mariés. Moi qui ne voulais pas d’enfant, j’en ai tout de suite voulu un, parce que c’était avec lui, et qu’avec lui, la vie semblait facile. En 2010 j’ai fait retirer mon stérilet, et j’ai un peu pris la pilule quand on est partis en voyage en Tanzanie, à cause du traitement pour le paludisme. Puis nous avons attendu. Nous n’étions pas pressés, j’avais 30 ans, je savais que ça pouvait prendre un peu de temps. En 2012, nous avons consulté. Et les résultats sont tombés : spermogramme catastrophique, quelques spermatozoïdes mal fichus immobiles et tournant en rond. On a vaguement parlé d’endométriose. Il a fallu attendre, recontrôler. On nous a dit que c’était le sauna, la nourriture, le tabac. Nous avons changé tout ça, Simon a bouffé des vitamines et ça ne s’est pas amélioré. La gynécologue nous a adressés au centre de référence à un « médecin peu humain mais très compétent », selon elle.

Au premier rendez-vous, on a découvert que la PMA c’était d’abord attendre, attendre parce que la Star avait du retard, beaucoup de retard. Attendre longtemps. Ah oui, et puis découvrir que c’était du secteur 2, des consultations plus chères. Enfin ça a été à nous. Elle a annoncé que pour nous, on passerait directement aux ICSI, que nous n’avions aucune chance autrement, elle a bien répété « aucune chance » plusieurs fois. Simon a demandé si le sperme pourrait s’améliorer. Elle a dit non, et surtout que ça pouvait s’aggraver, mais on ne savait pas jusqu’à quel point. Elle a ajouté qu’il y avait toute une batterie de tests à faire avant, en plus de tout ce que nous avions déjà fait. Entre autres, il fallait une hystérographie « même si on s’en fiche de vos trompes ». Quand j’ai demandé pourquoi le faire alors, elle a répondu que c’était comme ça, c’était la liste, et à la prochaine. Nous avons obéi et fait tous les examens. Sans surprise, l’hystérographie n’a pas été pour moi un moment de pur bonheur. Simon a réussi à obtenir une paillette, une seule. Nous sommes allés à la réunion collective d’information, où on nous a passé un film des années 80, où tout semblait facile, on se promène main dans la main, on va au centre et hopla. Les effets indésirables des traitements étaient passés sous silence, et quand j’ai posé des questions, on les a balayées d’un revers de main, il ne fallait pas inquiéter la salle. Puis nous sommes retournés voir la grande spécialiste, avec nos examens. J’ai demandé si on pourrait mettre deux œufs, et elle a répondu que bien sûr que non, jamais, et que je devrais connaitre vu mon métier les risques d’une grossesse gémellaire. J’ai demandé s’il y avait moyen de faire autrement que de venir toutes à la même heure le matin pour les contrôles en jouant à la loterie sur l’heure de passage, pour pouvoir organiser mon travail puisqu’il ne fallait surtout pas s’arrêter mais ne pas être trop stressés, d’après le film, et elle m’a regardé comme si j’étais un enfant inconscient en me disant « mais vous voulez un enfant ou pas ». J’étais estomaquée et j’avais les larmes aux yeux. Alors elle a fait preuve de toute la bonté dont elle était capable en me disant « pour le psychologue, c’est le bureau d’à côté ».

J’ai pleuré tout le trajet de retour en gémissant que je ne voulais pas y retourner. Simon m’a dit que non, nous n’y retournerions plus. Nous avons digéré tout ça, perdus, pour ne pas dire désespérés. Nancy ou Metz, ça paraissait bien loin, mais l’Allemagne c’était tout près. Et l’argent n’était pour nous pas un problème.

Alors nous sommes allés voir en Allemagne, en 2014. Au premier centre, le médecin ne parlait que l’allemand, moi pas. Au deuxième, je me suis sentie bien. Le médecin était sympa, il parlait l’anglais, il était confiant. Il était possible de faire les rendez-vous le matin à 7.30, les prises de sang se faisaient sur place, les échos aussi, ça me paraissait compatible avec notre vie.

Juste avant la première tentative, au travail, j’avais la tête sous l’eau, je faisais de beaucoup trop longues journées, j’étais épuisée, j’avais l’impression d’étouffer. Je devais aller à Paris pour la sortie de mon livre. S’y ajoutait la FIV, c’était beaucoup, c’était trop. Finalement, mon corps a choisi pour moi : je me suis cassée le bras en faisant du snowboard, j’ai été opérée et arrêtée six semaines, le monde a continué de tourner. J’ai fait ma FIV au calme, avec mon bras cassé. Cette première tentative n’a pas tenu. Il n’y avait eu qu’un oeuf et c’était loupé.

A la deuxième, on m’a laissée les fesses à l’air des plombes dans le bloc en attendant le médecin pour la ponction, ça a été un moment humiliant très difficile à surmonter par la suite. Comme ça a été très long, Simon a cru que quelque-chose de grave s’était passé, voire que j’étais morte et il a dit que le plus important n’était pas d’avoir un enfant mais d’être ensemble. Les jours qui ont suivi j’ai senti que j’étais enceinte, j’avais des envies de chips au vinaigre et d’œufs mayonnaise. Puis je l’ai senti se décrocher. Je me suis effondrée mais j’ai continué de travailler, par la suite je suis allée voir une psy. J’ai réfléchi, à mon bras cassé, à notre vie où nous n’avions le temps de rien, au fait que je ne me sentais pas bien en alsace.

Avec le recul, la prise en charge en Allemagne était très dilettante, et beaucoup de choses n’allaient pas, mais au moins on ne me regardait pas comme si j’étais une gamine inconsciente et stupide.

Nous avons choisi de prendre le temps pour nous, de voyager, de profiter sans devoir sans cesse regarder un calendrier et planifier des rendez-vous. J’avais toujours l’espoir que ça finirait pas fonctionner naturellement.

En 2015, une femme m’a proposé de faire de la biogénéalogie, et mon esprit cartésien a dit oui. Simon en a fait aussi. Nous avons compris beaucoup de choses sur nos vies, et aussi pourquoi nous sommes si bien tous les deux.

Nous avons reçu un rappel de paiement pour notre paillette en France, alors que personne ne s’était préoccupé de notre sort jusque là. Ça a mis Simon hors de lui, je ne l’ai jamais vu autant en colère, il leur a écrit une lettre sur la prise en charge que nous avions subie, le mépris que nous avions ressenti, courrier resté à ce jour sans réponse.

A ce moment, quelqu’un m’a appelée, quelqu’un qui m’avait déjà contactée, et j’avais décliné la proposition mais la place était toujours vacante. J’ai vu ça comme un signe, alors je suis venue voir comment c’était, le pays des vaches mauves. Ça m’a plu, j’avais l’impression d’y respirer. En rentrant je savais déjà que je voulais venir, qu’il n’y avait pas d’autre alternative. Nous avons organisé le départ. En 2016, nous sommes arrivés ici. Nous avons choisi une maison, nous l’avons modifiée, nous en avons fait notre cocon.

J’ai pris rendez-vous à l’hôpital, j’avais lu qu’ils voulaient développer leur activité de PMA, j’ai bien précisé que le rendez-vous était pour ça. J’y suis allée avec mon gros dossier sous le bras, ce n’était pas le médecin responsable, c’était un assistant, la discussion a duré longtemps. Et puis à la fin, l’assistant en face de moi m’a dit « mais je ne comprends pas bien pourquoi vous faites des ICSI ». J’ai eu l’impression de recevoir une grosse baffe. J’ai pensé que ça suffisait bien d’être suivis par des branquignolles. J’ai fait des recherches, et l’Espagne avait de bons chiffres et de bons avis.

Nous sommes allés à Barcelone. J’ai choisi Eugin comme j’aurais pu choisir une autre clinique. Je ne recherchais que la technicité, les bons résultats, un endroit où on saurait prendre soin de nos œufs. Le médecin a été adorable d’humanité et de confiance, malgré mon âge. Tout le monde était souriant. Cependant, il y avait une sombre histoire de polype utérin. J’ai été opérée en mars 2017. Il y a eu les tests génétiques aussi, qu’on nous avait refusés avant, alors que la maladie du père de Simon aurait pu lui être transmise. Il y a eu une IRM, qui n’a pas retrouvé d’endométriose. Au rendez-vous téléphonique, tous les voyants étaient verts.

La stimulation a eu lieu en mai 2017, ça a été compliqué à cause des fériés. Mais j’avais trouvé une gynécologue super arrangeante (ayant elle-même eu une grossesse à 42 ans, hyper confiante dans mes possibilités) et je travaille avec des gens conciliants. Un ovaire a disparu pendant la surveillance. Il y a eu un cafouillage car alors qu’ils m’avaient garanti que j’aurais assez d’injectables, il a fallu trouver un médicament un dimanche, à un prix indécent en ce jour de garde pharmaceutique, moi qui avais pourtant tout acheté en France pour des histoires de coût et promené en train dans une glacière un jour de canicule (un grand merci au monsieur du bar sncf qui avait accepté de la mettre au frigo du bar). Simon a été parfait dans la dédramatisation alors que j’étais hystérique après tant de jours d’injections. Le fait d’être médecin m’a bien aidée pour une ordonnance en urgence. Le jour où, il a été facile de trouver un Genève-Barcelone en dernière minute. Le prélèvement a eu lieu pendant un épisode caniculaire à Barcelone, l’ovaire disparu a miraculeusement réapparu, il avait glissé. Simon travaillait dans la chambre pendant que je comatais sur le lit, profitant de la clim, attendant l’appel pour savoir combien nous avions réussi à prélever. A J3, on nous a demandés d’attendre J5. Et à J5, le transfert a eu lieu. Qui fut un échec. La fois suivante, en décembre, le transfert de 2 œufs fut un nouvel échec. Mais je le savais dans l’avion à l’aller, quelque chose bloquait dans ma tête. J’ai découvert après que je n’avais pas fait le deuil de cet enfant qui m’accompagnait partout. J’ai pris le temps de le faire.

La clinique voulait changer de protocole pour la préparation au transfert, j’ai demandé à ce qu’on garde le même car j’étais certaine que ce n’était pas une histoire de protocole mais qu’un blocage dans ma tête s’était levé et que j’étais enfin prête, dans un environnement personnel et professionnel bienveillants. Ils ont accepté mon choix.

J’avais décidé qu’on tenterait ceux qui restaient au frais, en deux fois. Et puis qu’après, on abandonnerait, on finirait notre vie tous les deux, seulement à deux. A un moment, si ça ne veut pas, ça ne veut pas.

J’ai pris l’avion en mars 2019. Comme à chaque fois, on m’a présenté les œufs en photo, comme à chaque fois, on m’a dit qu’ils étaient beaux, et on m’a serré la main en me disant bonne chance les yeux dans les yeux. Dans l’avion, j’ai vu pousser un arbre en plantant les graines, dans ma tête derrière mes yeux fermés. Aujourd’hui, ça fait plus de 6 mois que je vomis quotidiennement malgré les médicaments, je ne savais pas que les arbres faisaient vomir à ce point.

Après un long parcours avec finalement peu d’essais, je suis allée en Espagne chercher la technique et les bonnes statistiques, j’y ai trouvé en plus la bienveillance et l’espoir dont j’avais besoin. La clinique barcelonaise fait partie de notre parcours, comme la psychologue, la biogénéalogiste, la sexologue, la gynécologue… Ils n’ont pas seulement pris soin de nos œufs, ils ont pris soin de nous. Nous avons croisé un médecin ignoble mais aussi des professionnels bienveillants et optimistes, leur douceur nous a aidés.

Il y a eu beaucoup de périodes de doutes, de perte d’espoir, de fatigue… Mais au cours de ces neuf années, Simon et moi avons grandi ensemble, main dans la main. Nous nous sommes découverts des qualités et une force que nous ne soupçonnions pas. C’est tout ce cheminement qui nous permet aujourd’hui d’affronter une grossesse difficile à vivre.

Si le plan continue de se dérouler sans accroc, dans deux mois et demi, nous aurons un bébé. Malgré les vigoureux coups que je me prends jours et nuits dans le ventre, malgré les vomissements quotidiens, nous avons encore du mal à réaliser.


9 réflexions sur “Barcelone

  1. Quel parcours, quel courage, quelle volonté !
    Merci pour ce récit,
    et très bon courage pour les 10 semaines à venir,
    dans l’attente impatiente de votre billet de faire-part…
    :o))

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  2. Je compatis pour toutes ces rencontres avec des soignants maltraitants, et je suis ravie pour vous que vous ayez finalement la grossesse que vous attendiez !
    De façon amusante, avec mon amoureux, nous avons fini en Espagne aussi, pour la démarche inverse : nous savions que nous ne voulions pas d’enfant, j’avais un stérilet mais je le supportais très mal (crampes constantes, douleurs aigües pendant les rapports pénétratifs). J’ai demandé à une gynéco si, peut-être, il était mal positionné ; elle m’a dit que non, donc je lui ai demandé de l’enlever parce que cette contraception ne me convenait pas. Elle m’a fait la morale pendant 5 min (alors que j’avais les pieds sur les étriers devant elle, heureusement que je ne suis pas pudique) sur le fait que j’allais me retrouver enceinte (en sous-entendant que je voulais faire un bébé avec quelqu’un sans le dire). J’ai répondu que j’avais 36 ans, active sexuellement depuis 20 ans, que je n’étais jamais tombée enceinte : je gère ma contraception, merci. Après m’être rhabillée, j’ai demandé comment faire pour me faire stériliser… elle s’est moquée de moi et m’a répondu que c’était impossible. Je me suis renseignée depuis : elle était légalement obligée de m’orienter vers des soignants capables de répondre à ma demande. Bref, je suis sortie de là furieuse et humiliée. Après avoir raconté à mon chéri, il a commencé à se renseigner de son côté pour recevoir une vasectomie. Ça semblait très compliqué de trouver un médecin pour le faire en France, genre « allez voir des médecins jusqu’à en trouver qui accepte ». Conclusion, on a passé 3 jours en Espagne, payé 350€, et c’était réglé.
    C’est moi, ou les gynécos / autres soignants en rapport avec la gynéco ont une formation pourrie en France ?

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  3. Merci pour ce billet sincère et complet, qui reprend, avec une sérénité qui fait plaisir à lire, toutes ces étapes partagées au fil des billets tendus du pays des vaches mauves et surtout d’avant …quel chemin depuis les falaises crayeuses de l’ouest…. Je vous souhaite une merveilleuse rencontre d’ici quelques semaines, comme tous vos lecteurs je crois que je sourirai (au moins) de bonheur le jour où…

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  4. Très touchée par ton récit, et d’autant plus que le meilleur reste enfin à venir… Effectivement, qu’il doit être difficile d’y croire après un si long combat et tant d’immenses espoirs déçus… Je vous souhaite le plus doux des atterrissages dans votre nouvelle bulle à 3… Merci pour ce partage !

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  5. Sacré parcours… je l’ai suivi sur twitter et sur le blog depuis bien longtemps, et je suis vraiment très heureuse que cette grossesse soit enfin arrivée. Et tellement désolée qu’elle se déroule sur fond de vomito permanent. Hâte maintenant d’apprendre la naissance de baby sardine, futur plus beau bébé du monde 😉

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