Manger au milieu des poils

Elle parle. Beaucoup.

Pour moi qui suis souvent seule à la maison en ce moment, c’est très fatigant. J’apprécie la solitude, j’aime le calme, je savoure le silence. Il y a assez de bruit dans ma tête pour ne pas avoir besoin de bruits extérieurs.

Là, déjà, les fortes odeurs de litière en plein milieu du salon et de chats me dérangent alors qu’on mange.

Bon, elle parle. Surtout là elle s’est mise à raconter une vidéo qu’elle a vue. Une critique de la parentalité positive. Une vidéo censée être humoristique où l’enfant fait ce qu’il veut et tape son parent qui ne dit rien. Elle embraie sur le fait que les enfants faut les cadrer et que de nos jours c’est n’importe quoi. Je dis que ce n’est pas ça la parentalité positive, que fixer des limites, sans violence, ça fait partie de l’éducation, qu’accepter les coups, ça n’est pas éduquer. D’ailleurs je n’aime pas ce mot, j’accompagne mon boubou.

Pendant ce temps, un des chats monte sur la table où nous mangeons. Elle en pose un dans le panier posé juste à côté de nos assiettes et elle lui dit que c’est là qu’il a le droit d’aller. Il se relève et se pose à côté du panier. Elle dit que c’est normal parce que c’est plutôt le panier de l’autre chat. Il reste donc sur la table.

Elle continue. Elle parle de ses parents, surtout de son père, et du fait qu’à la maison, quand elle faisait une bêtise, c’était d’abord sa mère qui l’engueulait et pis si c’était son père, c’est que c’était grave et que là tu réfléchissais vraiment au pourquoi t’avais fait une connerie. Je dis « oui mais quand même c’est… ». Elle m’interrompt pour dire « non mais moi je ne suis pas traumatisée, pas comme toi ».

Je la regarde. Elle et ses certitudes sur l’éducation des enfants. Elle qui n’en a pas. Elle qui a presque mon âge et dont le discours me semble d’un autre temps (même si je sais que c’est un discours qu’on entend encore trop). Elle qui a comme seul argument « oui mais quand mon neveu vient chez moi, il est sage ». Elle qui est allée une fois chez la psy et a décrété qu’elle n’en avait pas besoin. Elle et ses chats qui occupent tout l’espace et qui s’installent sur la table alors qu’il y a deux arbres à chats.

Et non, je ne suis pas traumatisée, parce que j’ai travaillé dessus, que j’ai osé lire et parler du retentissement de la violence sur le développement d’un enfant. J’en parle, parce que je crois que si c’est un tabou et qu’on le minimise, ça ne changera jamais. J’ai décidé que ça s’arrêtera avec moi, je l’ai inscrit dans ma peau. Jamais je ne taperai mon enfant, j’essaierai au maximum de ne pas faire d’adultisme mais c’est bien compliqué dans ce monde. Et oui ça m’arrive de crier. C’est rare mais ça arrive. Mon enfant a un cadre et se sent en sécurité avec moi. Chez ses grands-parents il est hyper sage mais quand je le récupère, je morfle deux jours.

Par contre, la relation avec mon père n’est pas réparée et je ne cours pas chez eux dès que je suis en vacances, comme elle. Je ne fais pas semblant qu’il ne s’est rien passé. Je reconnais qu’il y a eu d’autres choses positives dans mon enfance. Mais tant que la réponse de mes parents à mes tentatives de discussion sera « tu exagères » ou « c’était comme ça partout »*, rien ne changera. Je ne demandais pas qu’on en parle des heures. Je demandais juste un « pardon ». Un seul mot qui prononcé sincèrement n’effacerait évidemment pas tout mais aiderait à avancer.

* cela s’appelle le Darvo, ça a été décrit par Jennifer Freyd : mécanisme de négation puis d’attaque et d’inversement des rôles, c’est un désengagement moral, une dilution de la faute dans le contexte, l’époque et la génération d’avant. Bien sûr c’est une façon pour l’agresseur de se protéger. Mais cela crée deux mémoires de la même histoire et en tant que victime c’est horrible à entendre et tu repars avec une blessure de plus. Personnellement heureusement qu’un de mes frères accepte d’en parler et m’a dit que ce qu’on a vécu était réel.


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