Prendre le risque de s’éteindre

Tu sais, c’est si facile de s’enfoncer en croyant aller bien. Probable qu’on devienne soignant parce qu’on a un terrain prédisposant, un terrain dévoué et voulant bien faire. Et puis après, pendant nos études, rentre petit à petit dans le crâne l’idée qu’on est indispensable. Personnellement ça a commencé en P2, en stage de rangement de feuilles. On avait l’impression que si on ratait une matinée, le fonctionnement entier du service allait s’arrêter, noyé sous les montagnes de feuilles peut-être. Alors qu’en fait, on ne servait à rien. On nous culpabilise et on se moque de nous si on a le malheur de dire qu’on a besoin de repos. Je me souviens très bien de cette phrase dans la bouche du vice-doyen, comme quoi on ne serait jamais de bons médecins si nous avions besoin de dormir. Ça reste gravé après, forcément.

Il y a un peu plus de cinq ans, quand je me suis installée comme médecin généraliste. Je reprenais la patientèle d’un vieux médecin qui voyait beaucoup de patients. Pour des raisons purement administratives, j’ai commencé mon activité un 2 janvier.

Ce n’était probablement pas le meilleur moment pour débuter, tu as raison. L’hiver, la charge de travail est énorme. Et même si j’avais rechargé mes batteries quelques jours avant au soleil, elles se sont très rapidement déchargées.

Les débuts ont été extrêmement violents. Mon prédécesseur voyait beaucoup de patients. Il consultait très vite pour répondre à la demande. Certains dossiers chroniques étaient survolés, depuis bien trop longtemps. J’ai tenté de répondre aux demandes urgentes, bien souvent des rhinorrées dès leur apparition, tout en reprenant sérieusement les patients chroniques en leur consacrant du temps. Je culpabilisais car je voyais 35 patients par jour, je n’arrivais pas à tous les voir et sur mon jour de repos, mon associé, cet homme charmant hurlait au téléphone si un de mes patients appelait disant qu’il allait mal. En parallèle, j’ai dû prendre seule la gérance de notre association médicale, jolie sur le papier, mais inexistante dans la réalité, chacun faisant sa vie dans son coin. Je n’ai pas eu le choix car je m’étais aperçue au bout de deux mois que personne ne payait les employés. De ce côté là aussi, de nombreuses choses avaient été survolées. En creusant un peu, j’ai découvert des irrégularités urssafiennes qu’il a fallu mettre à plat, des abonnements payés depuis longtemps pour des magazines qu’on ne recevait pas, la location d’une télé pour la salle d’attente que personne n’avait jamais vu, etc. J’en découvrais presque chaque jour.

Je m’étais installée à trois. J’étais seule. C’était lourd à porter.

Je partais le matin à 7h15, le midi j’engloutissais un plat préparé en lisant les courriers et je rentrais à plus de 21 heures, vidée, n’ayant qu’une seule envie : boire et m’étaler par terre en noyant mon cerveau sous de la musique, mais surtout boire. La nuit, je n’arrivais pas à dormir, me reprochant de ne pas avoir pu voir tout le monde, me demandant ce qu’il m’avait pris de m’installer, repensant à ce que je risquais vu les irrégularités comptables.

Je ne travaillais que quatre jours par semaine. On me rappelait régulièrement que j’avais de la chance de ne travailler que quatre jours. Le cinquième jour, je passais des appels aux spécialistes, je faisais de la comptabilité, je tentais de rétablir un semblant de cohérence et de rapport avec les lois dans les comptabilités de notre association médicale, autrement appelée SCM, en me rendant à des rendez-vous administratifs divers et variés . J’étais d’astreinte une nuit une semaine sur deux, plus des week-ends. Les autres week-ends, je dormais, je rattrapais les nuits trop courtes, les nuits les yeux ouverts à penser au travail. Je dormais pratiquement du samedi matin au dimanche soir, ce qui, évidemment, remplissait de joie mon mari. Le samedi soir, je m’endormais chez les gens chez qui nous étions invités. Je ne pouvais participer à aucune conversation, tout m’ennuyait. Je ne faisais aucun sport, je calmais mon angoisse à grandes bouchées de chocolat, d’anxiolytiques et d’alcool, je pleurais souvent. Et je trouvais tout cela normal, je l’avais choisi…

Parfois, le soir, en rentrant, je me demandais si en projetant ma voiture suffisamment vite contre le mur d’un des virages de la route du retour, je pourrais enfin me reposer.

A un moment, pour décharger mes journées, j’ai ouvert le cinquième jour. Et, tu te souviens, ça ne suffisait pas, ça n’a fait qu’augmenter la charge. C’est la secrétaire qui m’a dit d’arrêter ça, que ça ne changerait rien, que plus on ouvre de créneaux, plus il y a de travail. J’ai refermé. Elle a souvent dit non aux gens, elle s’en est pris plein la figure et elle m’a protégée.

J’ai passé deux ans la tête sous l’eau. J’avais l’impression d’être un zombi. Il était difficile d’en parler. Je n’avais plus la force de te téléphoner le soir alors que ça m’aurait fait du bien. Il faut dire aussi que certains m’ont dit que je gagnais bien ma vie, qu’en ces temps difficiles j’étais une nantie et que je n’avais donc aucune raison d’aller mal et que je devais me taire. D’autres, rares, m’ont soutenue, qu’ils en soient remerciés.

Je n’avais jamais cessé d’arrêter ma voiture sur le bas-côté pendant les visites pour regarder les biches, les cigognes et tomber les flocons, c’est peut-être ce qui m’a maintenu la tête hors de l’eau. Ça et le fait que mon mari était là, malgré mon état. Il me faisait à manger, il a appris à préparer des tupperwares pour le midi, il étalait la couverture sur moi quand je m’endormais sur le canapé le samedi.

Je crois qu’apprendre notre infertilité a été un premier électrochoc. J’ai pris rendez-vous chez une psy, puis chez un spécialiste du sommeil. J’ai commencé à dormir. J’ai appris à mettre de la distance. Je partais toujours de la maison à 7h15 mais je rentrais avant 19h un jour et avant 20h30 les trois autres jours. Je dormais la nuit et je me suis réveillée les week-ends. J’ai recommencé à vivre, un peu.

Je rêvais depuis longtemps de me former à l’hypnose mais je ne pouvais pas abandonner mes patients… J’ai tenté de faire une formation d’échographie à distance, mais je n’avais pas le temps de m’entraîner. Tout allait trop vite. Beaucoup trop vite.

Le système du paiement à l’acte me semblait très injuste. On m’a dit que les forfaits amélioreraient les choses, mais l’auto-déclaration des indicateurs montre la fumisterie du système. J’avais l’impression qu’on dénigrait mes efforts. Je gagnais ma vie, mais à quel prix, pour moi, pour mon corps, pour mon couple, et pour mes patients.

Dix-huit mois plus tard, je me suis cassée un bras. Ou plutôt mon inconscient m’a cassé un bras. J’ai vu que le monde tournait sans moi. J’ai eu six semaines pour réfléchir. Et j’ai signé pour m’inscrire à la formation d’hypnose.

La Cpam est venue me prévenir qu’elle reviendrait me parler de mes chiffres d’arrêt de travail et que j’avais intérêt d’en faire moins.

Je souffrais terriblement du travail, des exigences des patients, de la solitude en cabinet de groupe, du harcèlement de la caisse, du double discours des médecins du coin entre fatigue de trop travailler et peur de perdre des patients… Le flicage des arrêts a été la goutte d’eau.

Quelques mois plus tard, j’ai décidé d’arrêter mon activité. J’ai choisi de partir. Pour un système où le temps que je passe avec un patient est compté. S’il faut prendre le temps, je peux. Pour un système où je peux investir dans du matériel ou du personnel. Pour un système où je peux pratiquer l’hypnose, faire de l’urgence, suturer, et faire du suivi. Je ne dis pas que ce système est idéal, loin de là, il est différent, il me convient mieux, il est plus proche de ma façon de travailler.

J’ai l’impression que mon activité est valorisée, financièrement c’est vrai, mais surtout qualitativement. Je travaille bien mieux, j’ai retrouvé mon empathie, mon cerveau réfléchit plus vite, je suis plus efficace. J’ai un peu le sentiment d’être chez les bisounours, on me sourit, on me dit merci. Bien sûr, on remet aussi parfois en cause mes prises en charge, on change de médecin, etc. Mais on ne m’a encore jamais insultée ni menacée et je ne suis plus seule, je peux en parler. Je ne bois plus par besoin d’anesthésie. Je ne prends aucun traitement. Je fais du sport.

Si je l’écris aujourd’hui, ce n’est pas pour que tu me plaignes. Aujourd’hui, grâce à un bras cassé, une prise de conscience et une proposition, je travaille dans un cabinet agréable où je me sens bien. Je ne souffre plus du travail. Je vais très bien. Même si j’ai parfois mal quand il pleut sur la cicatrice de la fracture, c’est un rappel.

Si je t’écris aujourd’hui, c’est parce que je lis sur twitter un médecin, qui travaillait hier soir, car il n’a plus de créneaux libres sur ses journées. Un médecin qui chaque jour lance des appels au secours et qui est en train de se faire manger. Et qui dit que tout va bien.

Au tout début de mon installation, quelqu’un m’a dit ne reste pas, va-t-en, il a fallu cinq ans pour que je le fasse. J’avais pensé il est fou, je ne peux pas partir, tu comprends bien ça. Nous avons tendance à persévérer dans nos mauvais choix. Nous sommes capables de supporter beaucoup. Nous pouvons frôler de près le point de rupture sans nous en apercevoir, en le niant. Des commentaires de blog me disaient que j’allais mal, je me disais c’est n’importe quoi, ils ont tort, je vais y arriver, je leur prouverai que je peux. Aujourd’hui, je peux dire que j’allais vraiment mal et que j’étais un mauvais médecin. Il est facile de devenir maltraitant quand on va mal. Et c’est doublement difficile car on nous répète que nous n’avons pas le droit d’aller mal car nous sommes privilégiés. Nous avons possibilité de nous autoprescrire et c’est un effort contre soi-même de pousser la porte d’un confrère, alors nous sommes seuls, et nous nous enfonçons.On peut mourir du travail. On peut visualiser la corde. Je ne suis pas plus faible que n’importe qui, que toi. Je suis consciencieuse, j’aime mon travail, j’aime mes patients, et je peux travailler beaucoup. Mais le système de santé et ses usagers ont failli me broyer.

Tu sais combien j’ai envie de lui dire de fixer des horaires plus stricts, de se protéger, de protéger sa famille. Il faut se faire aider parce que ce n’est pas simple, surtout quand on lit et qu’on entend que les médecins sont des privilégiés maltraitants, ou qu’il est culpabilisant de lire que « choisir de travailler sur rendez-vous est un privilège » (copyright Martin Winckler). Il n’est peut-être pas prêt à l’entendre, mais nous devons lui dire, nous nous devons d’être là, comme tu as été là pour moi. Pour lui, pour les autres.

Il est si facile de s’embraser…

 


9 réflexions sur “Prendre le risque de s’éteindre

  1. Bravo, c’est une excellente analyse de ce qui nous fait tenir malgré tous les signes d’avertissements, je n’ai encore jamais lu une description aussi fine et précise des conditions du burn out

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  2. Votre billet est tellement parlant.Ce risque Nous guette tous. Nous les fantassins du soin. J’ai eu la chance d’avoir autour de moi des personnes qui m’ont empêché de me perdre dans le travail. Ce qui me permet d’aimer mon travail. Je vois 75 P par semaine. Je suis consternée de cet espèce de concours (sur Twitter aussi) pour en voir le plus possible. Prenez soin de vous

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    1. Ce témoignage est magnifique. Oui ce risque nous guette tous, médecins, soignants mais aussi chefs d’entreprise, salariés..moi aussi j’ai failli sombré d’une addiction au travail…cela existe aussi alors après avoir touché le fond de la piscine bien entouré on peut rebondir. Nous n’avons qu’une vie ne nous la faisons pas voler. Bonne continuation et prenez soin de vous

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  3. Je vis dans une zone sous-dotée en médecins. Lors de notre arrivée dans cette ville, la seule médecin qui accepte encore de prendre des nouveaux patients a d’abord voulu nous voir avant de nous accepter. Nous avons passé alors un véritable entretien de « recrutement » : métiers, niveau de mutuelle, etc.

    Je la vois 2 ou 3 fois par an, dont une fois pour un certificat (à la con) d’aptitude à la pratique du sport. Évidemment, elle rédige le certificat sans bouger de sa chaise et moi de la mienne. Une consultation n’a jamais duré plus de 5 minutes et elle dégaine l’ordonnance aussitôt que j’arrive dans son cabinet. Je n’ai encore jamais eu l’occasion d’être examinée par elle sur sa table d’auscultation. Sa salle d’attente est surchargée, elle travaille 12 heures par jour.

    Je sais qu’elle fait de la mauvaise médecine et elle le sait aussi certainement. Mais je n’ai pas le choix, aucun autre médecin ne prend de nouveaux patients. Dans ce cadre, elle n’a pas le temps de faire de la prévention et de la médecine de fond. Un mal de ventre ? et hop un médicament ! Une fatigue qui traîne ? et hop un médicament ! Quand je lui parle de mon mal-être au travail, des injonctions paradoxales, de la sollicitation en permanence et de la boule dans ma gorge qui descend dans le ventre tellement je suis angoissée, elle me regarde avec ses gros yeux sans comprendre. Pourtant, je lui parle un peu d’elle aussi.

    Alors, je lis beaucoup, je m’informe sur les solutions naturelles pour faire passer les angines et autres petits maux du quotidien.

    Pour l’instant, tout va bien, je suis en bonne santé. Apparemment.

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  4. « Nous avons tendance à persévérer dans nos mauvais choix » C’est valable dans tous les domaines : quand on commence à douter de notre choix, il s’est généralement déjà écoulé un certain temps, et on se dit que si ç’avait été un mauvais choix, cela n’aurait pas duré si longtemps avant qu’on s’en aperçoive, on doit avoir un passage à vide, ça ira mieux demain. Et, petit à petit, plus le temps passe, plus on se dit « Je n’ai quand-même pas pu me tromper pendant aussi longtemps ?! Il faut juste que je tienne encore un peu, ça va aller mieux, je vais trouver comment faire, avec le temps je vais m’habituer » et plus ça dure, plus la durée même joue contre nous. D’où cercle vicieux. Jusqu’au jour où on se dit tant pis pour tout ce temps perdu, je recommence à zéro.
    Je suis contente que vous alliez mieux, je vous souhaite du bonheur, tous les jours.

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  5. je suis heureuse de lire que ds cette installation t’a permis de renouer avec le plaisir d’être médecin, et j’espère que ton témoignage aidera ceux qui sont sur le fil à se préserver. Prends soin de toi.

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